Pourquoi traduire des livres en créole ?

Pourquoi traduire des livres en créole ?

Pour continuer à amener aux peuples dans leur propre langue de vie, la seule qu’ils comprennent véritablement, les connaissances acquises et les cultures s’exprimant sous toutes les latitudes, sans obliger aucun de ces peuples à comprendre toutes les langues de la terre.

Suite de l'entretien accordé par LEVE au quotidien Le National - Revenir au début de l'entretien

 

Le National : Pourquoi traduire des livres en créole ?

Frantz Gourdet : Pourquoi traduire des livres en créole ? La liste des raisons pourrait ne jamais s’arrêter : pour constituer une banque riche et variée de supports de post-alphabétisation efficace, ce qui manque cruellement en Haïti ; pour accompagner un nouvel enseignement axé sur la compréhension réelle des concepts et non sur le « par coeur » et pour cela, un matériel pédagogique de qualité dans la langue maternelle des Haïtiens est indispensable ; pour servir de catalyseur à une nouvelle production d’oeuvres et de matériels pédagogiques directement en créole ; pour faire travailler la langue en dehors de son contexte habituel et ainsi l’éprouver, l’enrichir, la consolider ; pour démontrer de manière factuelle la puissance de la langue en tant qu’outil non seulement de communication, mais aussi d’acquisition et de transmission de la connaissance, tous domaines confondus ; pour donner à ceux qui le souhaitent un accès immédiat et plus aisé aux langues étrangères (y compris le français) en passant par la compréhension première du créole ; pour contribuer au respect des droits linguistiques du citoyen, celui notamment de choisir, parmi les deux langues officielles, celle dans laquelle il souhaite s’exprimer ou être informé, en toutes situations notamment officielles, administratives, commerciales… ; pour remettre debout la majorité créolophone en lui rendant les moyens non violents de se faire respecter, ainsi que les moyens de son autonomisation et de sa conscientisation et tout cela, pour le bien de la nation tout entière dont l’indépendance ne pourra reposer que sur une véritable indépendance de la majorité des concitoyens ; pour la même raison, qu’on a traduit de l’araméen au grec, du grec au latin, et que l’on traduit encore et toujours des livres en japonais, en finnois, en français, en allemand, en anglais, etc. à savoir : amener aux peuples dans leur propre langue de vie, la seule qu’ils comprennent véritablement, les connaissances acquises et les cultures s’exprimant sous toutes les latitudes, sans obliger aucun de ces peuples à comprendre toutes les langues de la terre. Cela rejoint bien le programme de constitution rapide de la bibliothèque créole par la traduction, pour « amener » le monde à tout créolophone monolingue qui le souhaite ou emmener ce créolophone partout à travers le monde sur les ailes du créole…

 Le créole, encore en qualité de langue maternelle, est la seule véritable clé intime, l’unique passe-partout d’ouverture à soi, aux siens et au monde, détenu dès la naissance par tout Haïtien, qu’il soit paysan ou citadin, riche ou pauvre. [À nous par nos traductions] de multiplier les univers auxquels cette clé donne accès.

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Le traducteur Frantz Gourdet et quelques uns des livres qu'il a traduits

 

Un chemin existant consiste à mépriser et à dénigrer le créole haïtien et à tenter de (croire ou faire semblant de) maîtriser une autre langue – le français ou l’anglais par exemple – dans laquelle ce travail de traduction, déjà effectué, se poursuit inlassablement. Mais ce chemin s’inscrit égoïstement dans un étroit monopole d’accès au savoir resté aux mains d’une infime minorité. Il ne nous offre aucun avenir unitaire de peuple. C’est pourtant la voie que nous essayons aveuglément d’emprunter depuis plus de deux siècles et, sur ce point, le constat d’échec national est flagrant. Or, un apprentissage de base dans leur langue maternelle ainsi que les ouvrages bilingues en mode miroir que nous fabriquons constituent ou indiquent, à notre avis, le plus court chemin vers le français pour les lecteurs du créole, et vice versa. Et en dehors d’isoler par la pauvreté transitoire de sa bibliothèque globale que nous proposons justement d’enrichir par vagues massives régulières, le créole, encore en qualité de langue maternelle, est la seule véritable clé intime, l’unique passe-partout d’ouverture à soi, aux siens et au monde, détenu dès la naissance par tout Haïtien, qu’il soit paysan ou citadin, riche ou pauvre. Il nous appartient, par notre travail constant, assidu, de multiplier les univers auxquels cette clé donne accès.

 

 

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 Lire l'intégralité de l'entretien : Rencontre avec le traducteur Frantz Gourdet (Le National, 02/07/2017)

Rencontre avec le traducteur Frantz Gourdet - La suite (Le National, 04/07/2017)

 

* Illustration : Tableau de Placide Zéphir