Léïla entre sa frayeur, son juge intérieur et son rêve…

Challenge Le cahier des confinés (Nuit 1 - Texte 1)

By Romy Jean François (Promotion Leya Kileveya - PFTT 2018)

   « Boucle-la, Leïla ! Ne vois-tu pas que la fatigue me ronge ? Je m’efforce de travailler jour et nuit pour subvenir à nos besoins. Boucle-la ! Laisses-moi me reposer Leïla. Tu m’écorches les tympans avec ton horrible voix. S'il te plaît, arrête ! Arrête de m'importuner ! ». Voilà les propos saillants que Leïla se repassait en boucle dans la tête.
  L'horloge sonnait 18 heures, le noir envahissait timidement les toits, la lune se préparait à resplendir sur la ville de sa magnifique lumière. Le vent quant à lui ne songeait qu'à rôder partout de bout en bout jusqu'à pénétrer les confins les plus secrets de la ville.  Ce soir-là, il ne pouvait pénétrer dans la loge de Leïla qu'à travers le climatiseur bloqué sur trente en raison de l'hiver qui sévit sur les côtes asiatiques. Trente ! Trente est le nombre d'années que la jeune brune aux cheveux noirs venait de célébrer le mois dernier.
  Seul le ronronnement discret et lointain du moteur de l'appareil occupait la pièce. Une pièce décorée à la chinoise par la célèbre artiste et décoratrice tibétaine Huwai ni Chang. Des idéogrammes mandarins, des sculptures du premier empire chinois, des tapis multicolores et des lampes rouges en forme de boule enjolivaient la pièce. Leïla assise sur un tabouret, mouvait lentement un verre givré de scotch on the rock à moitié plein, les yeux figés sur son reflet. Le miroir rectangulaire, couronné d'ampoules led à petit culot-vis de 5 watts, reflétait un visage pâle, songeur et ahuri, résultat d’années de misères.
  La voix rapporta une seconde fois dans un écho néantique les mêmes paroles de sa mère. Soudain, son cœur s'est mis à palpiter et son esprit voulut s'échapper à tous prix de l'enfer de son corps prisonnier du passé. Elle cloua voluptueusement les yeux comme si elle fuyait une réalité que seul son reflet lui rappelait.
  Brusquement, deux rangs de larmes commencèrent à caresser doucereusement ses pommettes. Elle laissait couler toutes les tristesses qu'elle voulut laisser derrière elle depuis la nuit des temps. Elle ingurgita d'un seul coup le verre de tafia américain glacé et essuya ses larmes avec le creux de sa paume droite, une légère grimace, un assoupissement béat accompagnait son mouvement pour laisser échapper la saveur piquante de l'alcool.
Elle déposa dédaigneusement le verre vide sur la table. Des gouttelettes de larmes coincées dans ses grands yeux marron attristaient son visage angélique. Leïla se mit à caresser ses longs cheveux soyeux et lisses avec la lenteur d'une tortue cryptodire tout en se remémorant la déclaration de sa mère dans son excès de colère ! Dommage ! Leïla a dû voir midi à sa porte dès son plus jeune âge c'est pourquoi elle s'est recroquevillée sur elle-même depuis ce jour du 15 mai 1990. Leïla se souvint de ses années ramollies psychologiquement par la tristesse, l'amertume, l'angoisse et la peur. Elle se souvint de toutes les heures passées seule dans un coin de la cafétéria de l'école, de toutes les énergies qu'elle a dépensées en essayant de se tenir à l'écart de toutes relations interhumaines. À neuf ans, sa mère ou plutôt sa Margareth adorée dans un excès de colère gratuite a dû briser sa confiance-en-soi. Pour obéir à maman et être sage, elle a choisi de se cloîtrer, de se faire petite. Au fil du temps, cette obéissance aveugle, cette habitude qui aurait dû être partielle est devenu permanente, cela s'est transformée irrémédiablement en seconde nature.
  Leïla, désenchantée, ne voulut ni voir personne, ni se taper jour après jour leurs ouï-dire et, par-dessus tout, elle ne voulut plus nuire à leurs tympans. Introvertie à cause d'un esprit voilé par la peur de désobéir à sa maman, elle qui aimait jouer, se déhancher, parler à vive voix et surtout chanter, évitait d'emmerder les autres tout en étant sage et obéissant par crainte d'être grondée.
  Ses années de vie frénétiques, pleine de tristesse et de refoulement augmentait de pire en pire sa frayeur… Cela ne pourrait être la faute d'une maman aussi soucieuse que Margareth. Après tout, elle travaillait 15 heures par jour pour subvenir aux besoins de sa fille unique et orpheline de père. Leur famille ne manquait rien ou du moins presque rien plus que l'enthousiasme de Leïla à cesser d'embellir ses journées de congés au bord de la mer. Comment pourrait-elle savoir qu'une phrase suffirait à briser toute une vie? Au contraire, Margareth se lamentait et pleurait en silence de voir sa fille s’introvertir pareil à un enfant souffrant des troubles du spectre de l'autisme. Malgré des années de thérapies chez le docteur G. avec sa fille, elle n'a pas su réparer son erreur involontaire.
  Si Margareth n'était pas fautive alors à qui la faute ? Les gens à logique aristotélicienne diraient bien que nulle autre ne pourrait être responsable des phobies de Leïla qu'elle-même, d'autres à logique plus platonicienne opteraient pour l'inconscience, ils vagiraient pareils à des nouveau-nés abandonnés sur tous les trottoirs que l'enthousiasme et l'envie de vivre de Leïla seraient les seuls fautifs.
  Vingt et un ans se sont écoulés…Vingt-et-une années à nourrir la même phobie, le même poison mortel jusqu'au jour où Leïla est tombée comme par magie sur une phrase de Don Miguel Ruiz, un nagual mexicain, dans un papier à moitié brûlé retrouvé près de la cheminée d'une ancienne maison de campement à Montfermeil : « Ce n'est pas la mort, mais le risque d'être vivant et d'exprimer qui l'on est vraiment qui suscite la peur la plus importante. Être simplement soi-même, voilà ce que l'on redoute le plus. »
  Vingt et une années se sont évaporées dans les couloirs du temps jusqu'à ce jour où Leïla se rendit enfin compte que toutes ses souffrances et ses distanciations causées par ses angoisses, et ses amertumes n'étaient ni plus ni moins que la fabrication de son esprit contrôlée par la tremeur de faire face à elle-même, de s'en foutre des autres et d’avoir le courage de s'accepter tout en faisant fi des palabres dévastateurs des autres, même ceux de Margareth, sa mère.
   Ce matin-là, après le confinement global face au Covid-19, Leïla se rendit compte qu’abandonner son rêve à cause de sa grande peur fut une grotesque erreur. Ce matin pluvieux du printemps 2020, en plein cœur de la forêt de Bondy à quelques kilomètres de la maison, dans l'allée Coteau, toute nue, sous les orages, Leïla, remplit d'une démence singulière amalgamée d'une extase inextinguible, se mit à courir dans les bois tout en chantant de plus en plus fort avec les oiseaux et se déhanchant sous le rythme des tic-tacs de la pluie. Elle courut, chanta, vociféra, pieds nues… Leïla se souvint de ce moment de renaissance divine comme si c’était hier.
Au bout d'un moment, elle s'est laissée choir sous un énorme chêne sessile non loin de l'étang Isabelle puis ses mots s'échappèrent avec force et tendresse : « J'ai une belle voix et j'accomplirai de grandes choses avec… ». Puis une coulée de larmes de joie caressa son visage rougi par la liberté d'être elle-même.
*
Leïla fixa une dernière fois son reflet et elle rit bêtement presqu’à gorge déployée puis la porte de la pièce s'ouvrit. Un jeune chinois blond, l'air sympa, affublé d’un casque pendu autour du cou et habillé tout de noir d’un T-shirt avec « Yes We Can » à l’avant et d’un jeans délavé, lança non sans langueur : « Leïla ! Le public est en feu ! L'Asian World Arena n'attend plus que ta fabuleuse voix ! »

Auteur: Romy Jean François
Email: romyjeanfrancois97@gmail.com